l'auteur de fiction se comporte en démiurge : il créée des personnages sur lesquels il exerce tous les droits possibles sans aucun risque.
Il m'est venu l'idée d'entretenir une conversation avec le héros de mon roman en chantier depuis plus de dix ans, que j'ai nommé Max. Max m'engueule et je le lui rends. C'est moi et ce n'est pas moi, nous entretenons des relations complexes.
Aujourd'hui, j'ai fait part à Max de mon intention de lire un livre de Assia Djebar, et un autre de Oliver Sacks, dont le texte sur sa mort prochaine m'a ému. Max s'est moqué de moi : tu vas encore acheter des livres que tu ne liras pas. Il touche où ça fait mal.
Cette nuit, un rêve marrant : j'assistais à une représentation d'une comédie de Shakespeare donnée par un grand metteur en scène dans un lieu très amateur. J'étais couché près de la femme qui était chargée du spectacle et la lutinais. Je lui caressais le sexe de la main et elle aimait ça, sans que j'aie pu savoir si elle avait joui. Etrangement, il y avait des gens autour de nous, une femme en particulier et il me semblait que nous nous connaissions, ce qui me dérangeait; je n'aimais pas qu'elle me voit dans cette situation. Mais pendant ce temps, le spectacle se déroulait et des catastrophes se produisaient : une partie du parterre s'effondrait et l'eau apparaissait dessous. Les acteurs se plaignaient et j'apercevais Nicole G., la responsable des spectacles, qui disait : je n'y suis pour rien, désignant la femme que je caressais. ça, ça m'a bien amusé, car je crois ladite Nicole tout à fait capable de se défausser dès qu'il y a un problème. A la fin du spectacle, j'entendais le prestigieux metteur en scène et les acteurs qui rouspétaient et je ressentais une légère gêne à la pensée que si la responsable n'avait pas consacré toute son attention à l'organisation de la représentation, j'y étais pour quelque chose
vendredi 20 février 2015
Oliver Sacks
C’est ma vie
Oliver Sacks apprend
qu’il a un cancer en phase terminale
Il y a un mois, je me sentais en bonne santé, on peut même
dire en excellents santé. A 81 ans, je nageais encore un mile par jour. Mais la
chance a tourné – il y a quelques semaines, j’ai appris que j’avais de
multiples métastases au foie. Voici neuf ans, on m’ trouvé une tumeur rare à l’œil,
un mélanome oculaire.
Même si les rayons et le laser dont on s’est servi pour éradiquer
la tumeur m’ont en fin de compte laissé aveugle de cet œil, il est très rare
que de telles tumeurs occasionnent des métastases. Je suis juste dans les 2
pour cent de malchanceux.
Je me sens reconnaissant d’avoir été gratifié de neuf années
de santé et d’activité depuis le
diagnostic premier, mais à présent je suis confronté à la mort. Le cancer a
dévoré un tiers de mon foie, et même si on peut ralentir sa progression, cette
sorte particulière de cancer ne peut être arrêtée.
Il me revient à présent de choisir comment vivre les mois
qui me restent. Il me faut vivre de la manière la plus riche, la plus profonde,
la plus productive que je peux. En cela, je suis encouragé par les propos d’un
de mes philosophes favoris, David Hume, qui, apprenant être atteint d’une
maladie mortelle à l’âge de 65 ans, écrivit une courte autobiographie en un
seul jour du mois d’avril 1776 Il l’intitula :
c’est ma vie.
« Je m’attends à présent à une fin rapide », écrivait-il.
« Ma maladie m’a fait peu souffrir, et ce qui est plus surprenant, sans
prendre en compte le grand déclin de ma personne, n’ai jamais eu à endurer la
moindre faiblesse de mon esprit. J’ai la même ardeur que jamais au travail et le
même plaisir dans la compagnie des autres. »
J’ai eu la chance de dépasser les 80 et les quinze ans qui m’ont
été donnés après les 65 ans de Hume se sont révélées riches aussi bien pour le
travail que pour l’amour. Au cours de ces années, j’ai publié cinq livres et achevé
une autobiographie (pas mal plus longue que celle de Hume) qui sortir& au printemps. J’ai plusieurs
autres livres presque terminés.
Hume poursuivait : « Je suis un homme de caractère
modéré, je me maîtrise, je suis d’une humeur cordiale, ouverte, sociable,
capable de m’attacher mais peu à même de me faire des ennemis, et j’ai une grande
modération dans mes passions. »
Là, je me démarque de Hume. Si j’ai eu des relations
amoureuses et amicales et ne me connais pas d’ennemis, je ne peux pas dire (et
nul qui me connaît ne pourrait non plus le dire, être un homme de caractère
modéré. Au contraire, je suis un homme
de tempérament violent, d’emballements d’une pièce et sans aucune modération
dans mes passions.
Pourtant, il y a une ligne de l’essai de Hume qui me frappe
comme particulièrement vrai : « Il est difficile, », écrit-il, « d’être
plus détaché de la vie que je ne le suis pour l’heure. »
Au cours des derniers jours, je suis parvenu à considérer
mon existence comme d’une grande hauteur, comme une vue panoramique, avec un
sentiment intense d’être relié à tous ses épisodes. Ceci ne veut pas dire que j’en
ai fini avec la vie.
Au contraire, je me sens pleinement en vie ; je veux et
souhaite dans le temps qui me reste approfondir mes amitiés, dire adieu à ceux
que j’aime, écrire davantage, voyager si j’en ai la force, mener à bien des romans sur la compréhension
et la vie intérieure.
Ceci implique de l’audace, de la lucidité et une expression
claire ; essayer de régler mes comptes avec le monde. Mais je prendrai
aussi le temps de m’amuser (et aussi de bêtifier parfois).
Je me focalise soudain clairement et j’ai un objectif. Il n’y
a pas de temps pour quelque chose qui n’est pas essentiel. Je dois me centrer sur moi-même, mon travail
et mes amis. Je ne regarderai plus le journal de minuit chaque nuit. Je ne
prêterai plus aucune attention aux politiciens et aux débats sur le réchauffement
climatique.
Ce n’est pas de l’indifférence mais du détachement – je me
fais encore du souci pour le Moyen-Orient, le réchauffement climatique, la
croissance des inégalités, mais cela n’est plus mon affaire ; cela
appartient à l’avenir. Je me réjouis de rencontrer de jeunes talentueux – même ceux
qui m’ont fait des biopsies et m’ont découvert des métastases. Je pense que l’avenir
est en bonnes mains.
Depuis dix ans environ, j’ai de plus en plus conscience de
la mort de mes contemporains. Ma génération est sur le départ, et j’ai ressenti
chaque mort comme une rupture, la disparition d’une partie de moi. Il n’y aura
personne comme nous après notre mort, mais en fait il n’y a personne comme une
autre nulle part, jamais. Quand les gens meurent, on ne peut les remplacer. Ils
laissent des places qu’on ne peut remplir, parce que c’est le destin – le destin
génétique et neuronal – de chaque humain d’être un individu unique, de trouver
sa voie propre, de vivre sa vie et de mourir sa mort.
Je ne peux prétendre ignorer la peur. Mais le sentiment qui
prédomine, c’est la reconnaissance. J’ai aimé et on m’a aimé ; j’ai donné
beaucoup et reçu en retour ; j’ai lu et voyagé, pensé et écrit. J’ai eu
une histoire d’amour avec le monde, l’amour spécial du lecteur et de l’écrivain.
Plus que tout, j’ai été un animal sensible, qui pense, sur
cette belle planète, ce qui en soi constitue un énorme privilège et une
aventure.
Oliver Sacks est professeur de neurologie de la « New
York University School of Medicine », l’auteur de nombreux livrez, dont « L’Homme
qui Prenait sa Femme pour un Chapeau »
Article paru dans « l’Express » de cette semaine :
Oliver Sacks sublime la phase terminale de son cancer
Par LEXPRESS.fr avec AFP, publié le 19/02/2015, mis à jour à 19:30
Le New York Times publie ce jeudi un article du neurologue et
écrivain britannique. Il y développe sa philosophie de vie face à la phase
terminale du cancer dont il souffre depuis neuf ans.
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image:
http://static.lexpress.fr/medias_10188/w_2048,h_890,c_crop,x_0,y_195/w_605,h_270,c_fill,g_north/le-neurologue-et-ecrivain-britannique-oliver-sacks-le-3-juin-2009_5216351.jpg

Le neurologue et écrivain britannique
Oliver Sacks est atteint d'un cancer en phase terminale.
afp.com/Chris Mcgrath
"My Own Life". Tel est le nom de
l'article d'Oliver Sacks que les lecteurs du New York Times ont pu lire ce jeudi. Un titre
que l'auteur du succès planétaire L'homme qui prenait sa femme pour un
chapeau avoue avoir emprunté au philosophe David Hume. C'est en effet une
véritable philosophie de vie qu'il livre tout en annonçant être arrivé à la phase
terminale d'un cancer .
"Je me sens intensément vivant"
Il y a neuf ans, Oliver Sacks avait été
soigné pour une forme rare de mélanome qui lui avait fait perdre l'usage de
l'oeil gauche. Il a récemment appris qu'il faisait partie des "2% de
patients malchanceux" chez qui ce type de cancer s'est étendu. Son foie
est désormais atteint comme il l'explique lui-même en utilisant le jargon
scientifique qu'il connait bien. Sa réaction est pourtant étonnamment positive:
"Je suis reconnaissant d'avoir pu vivre neuf ans en bonne santé depuis que
le premier diagnostic a été établi, mais maintenant je vois la mort en
face."
Il poursuit: "Depuis quelques jours,
j'ai été capable de voir ma vie comme si j'étais en haute altitude, comme une
sorte de paysage, avec un sens approfondi qu'il y avait des connexions de
toutes parts. Cela ne veut pas dire que j'en ai fini avec la vie. Au contraire,
je me sens intensément vivant".
L'homme qui connaît la maladie
Oliver Sacks s'était fait connaître en
1973 avec son livre L'éveil, dans lequel il exposait le cas de patients
qui souffraient d'"encéphalite léthargique", une forme de
"maladie du sommeil" dont le neurologue les sortait grâce à un
médicament. Son livre a ensuite été adapté au cinéma en 1990 avec Robin
Williams et Robert DeNiro. Mais c'est L'homme qui prenait sa femme pour un
chapeau qui lui a valu son plus grand succès de librairie. Il y décrivait
les maladies les plus singulières qu'il avait rencontrées chez ses
patients.
Le médecin, âgé de 81 ans, conclue:
"Je dois maintenant choisir comment vivre les mois qu'il me reste. Je veux
vivre de la façon la plus riche, la plus profonde, la plus prolifique qui soit
[...] J'ai été un être sensible, un animal pensant, sur cette belle planète, et
en tant que tel fut un très grand privilège et une aventure."
Avec
image:
http://static.lexpress.fr/imgstat/article/icons/fpa.png
En savoir plus sur http://www.lexpress.fr/culture/oliver-sacks-sublime-la-phase-terminale-de-son-cancer_1653353.html#YrVePtxm8SrmbLm5.99
vendredi 16 janvier 2015
Lettre à Antoine
La liste est longue des écrivains qui ont contribué à faire
de moi l’homme que je suis. D’Homère à Georges Perec, de Montaigne à
Dostoïevski. Comment en choisir un dont
la lecture m’aurait touché au plus profond ? Pour des raisons qui me sont
propres, j’ai décidé que ce serait Saint-Exupéry, parce que lorsque j’ai lu le
Petit Prince, quand je n’étais pas encore adolescent, il me souvient encore des
circonstances, et je connais par cœur plus d’une page de ce livre magique.
C’est votre courage, votre goût pour l’action comme votre spiritualité qui font que je me sens proche de vous. Comme il fait bon réentendre les phrases douces qui pansent les blessures de la vie. « C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante », « on ne connaît que les choses que l’on apprivoise », ou encore : « il y a un puits, quelque part, dans le désert… »
Mon cher Antoine,
Je vous appelle ainsi
car Tonio me semble trop familier. L’admiration que je voue à votre personne,
votre vie, votre mort, avaient fait de vous une icône un peu encombrante. Une
anecdote pourtant mettait un bémol à cette idolâtrie : ma femme, enfant,
dans les années cinquante, avait une amie lointaine parente de votre famille
mais qui portait le même nom. Elle faisait un séjour chez son amie et a vu,
dans un couloir, au dessus d’une porte, le portrait d’un homme aux trois-quarts
dissimulé dans l’obscurité. Elle a demandé qui était représenté et on lui a
répondu que c’était Antoine de Saint-Exupéry sur un ton à décourager toute
investigation supplémentaire.
Vous n’étiez donc pas
persona grata pour les vôtres, sans doute en partie à cause de votre mariage avec
la sulfureuse Consuelo. L’hostilité s’est d’ailleurs poursuivie au-delà de
votre mort et on a vu, quand les droits sur vos œuvres ont cessé d’être
défendus par votre veuve, la famille avide autoriser la commercialisation de
dizaines d’objets, la mise sur le marché du Petit Prince. Pauvre Saint-Ex
victime des mercanti !C’est votre courage, votre goût pour l’action comme votre spiritualité qui font que je me sens proche de vous. Comme il fait bon réentendre les phrases douces qui pansent les blessures de la vie. « C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante », « on ne connaît que les choses que l’on apprivoise », ou encore : « il y a un puits, quelque part, dans le désert… »
Cette musique
apaisante a bercé mon enfance et aussi toute mon existence. Comme vous, je me
suis parfois emporté, comme vous sans doute j’ai commis des actes violents,
comme vous il m’est arrivé de souhaiter du mal à quelqu’un.
J’ai aimé qu’avant de
reprendre du service pour la France vous ayez jugé bon de prendre du recul.
Vous aviez plus de
quarante ans lorsque vous avez écrit votre chef d’œuvre, nous fournissant la
preuve qu’après les années, les joies, les épreuves, reste au fond de nous
l’espérance de l’enfance. J’aime penser cela, à l’heure où des hommes perdus
sèment la terreur et ont l’air de n’avoir plus rien d’humain. Ne pas
désespérer, chercher en chacun de nos frères ce qui le rapproche de nous.
Christian de Chergé qui, comme vous, aimait l’Afrique, a voulu par avance se
rapprocher de celui qui allait l’égorger.
Et si, dans la phase
finale de ma vie que j’aborde à présent, il m’arrive de me demander à quoi peut
bien servir de passer sur terre, vous venez me consoler : « J’y
gagne à cause de la couleur des blés ».
Antoine, je vous
embrasse. Merci d’avoir été. Merci pour le Petit Prince. Je vous aime.
Armel
2015
jeudi 15 janvier 2015
La fin de la faim
Il était atteint de fringale
L’ornithogale
Il avait enfin
Le bec fin.
Il volait vers les Antilles
Voir ses filles
En mangeant du daim
Mais aussi du boudin
Parfois, il faisait un rêve
(La vie est si brève)
Il se voyait en chevalier,
Droit sur ses étriers,
Il revenait couvert de gloire
Mangeant une poire
A la bouche, un quignon de pain
Tiens, ça sent le sapin
Lui dit sa douce
Qui, au fait, était rousse.
Il s’envola vers l’arbre mort
Et sans remords
Vola au corbeau son fromage,
Présent des rois mages
Il se cacha pour le dévorer
Sans aller plus loin que l’orée
De la forêt magique
D’où venait une douce musique.
L’heure avançait
De son décès ;
L’ornithogale, obèse
Prenait ses aises
Il s’était goinfré tout le jour
En restant sourd
A la voix de la sagesse.
Il vomissait sans cesse
Eclaboussant autour de lui,
Arrosant comme une pluie
Enfin, dans un hoquet suprême
Il dit : Adieu, je vous aime,
Puis s’en alla au paradis
Manger des radis.
L’ornithogale
Il avait enfin
Le bec fin.
Il volait vers les Antilles
Voir ses filles
En mangeant du daim
Mais aussi du boudin
Parfois, il faisait un rêve
(La vie est si brève)
Il se voyait en chevalier,
Droit sur ses étriers,
Il revenait couvert de gloire
Mangeant une poire
A la bouche, un quignon de pain
Tiens, ça sent le sapin
Lui dit sa douce
Qui, au fait, était rousse.
Il s’envola vers l’arbre mort
Et sans remords
Vola au corbeau son fromage,
Présent des rois mages
Il se cacha pour le dévorer
Sans aller plus loin que l’orée
De la forêt magique
D’où venait une douce musique.
L’heure avançait
De son décès ;
L’ornithogale, obèse
Prenait ses aises
Il s’était goinfré tout le jour
En restant sourd
A la voix de la sagesse.
Il vomissait sans cesse
Eclaboussant autour de lui,
Arrosant comme une pluie
Enfin, dans un hoquet suprême
Il dit : Adieu, je vous aime,
Puis s’en alla au paradis
Manger des radis.
Suis-je Charlie ?
Lorsque j’ai appris l’attentat contre Charlie-Hebdo, j’ai
été bouleversé comme la quasi-totalité des français. J’ai de nombreux amis et
membres de ma famille qui s’indignaient de l’irrespect et de ce qu’ils
considéraient comme de l’intolérance de ces dessinateurs contestataires,
ultimes sursauts de mai 68. Pour ma part, ils m’avaient bien fait rire, mais je
trouvais leur humour un peu vieillissant. Je ne lisais plus leur journal et me
serais vite consolé si, faut de lecteurs, il avait fini par disparaître.
Ce qui m’a amené à défiler dimanche, c’est un sursaut : il faut réagir devant les assassins qui sont convaincus d’avoir raison et qui tuent, finalement, parce qu’ils n’ont pas d’arguments valables à opposer. Tuer son adversaire, c’est reconnaître sa force. Une société qui se veut civilisée ne peut tolérer que des personnes blessées dans leurs croyances se fassent justice eux-mêmes. D’ailleurs, même dans leurs propos, il n’est guère question de justice ; plutôt de vengeance. J’ai donc pensé qu’il me fallait réagir pour exprimer mon profond désaccord sur la méthode et espérer que cela contribuera à ramener le calme. Mais je n’y crois guère. Les assassins, s’ils ont provoqué une mobilisation presque unanime de la population contre eux, ont pourtant atteint un de leurs objectifs : renforcer le communautarisme en France. . Depuis une semaine, les juifs se sentent menacés, les musulmans sont victimes d’amalgame.
Ce qui m’a amené à défiler dimanche, c’est un sursaut : il faut réagir devant les assassins qui sont convaincus d’avoir raison et qui tuent, finalement, parce qu’ils n’ont pas d’arguments valables à opposer. Tuer son adversaire, c’est reconnaître sa force. Une société qui se veut civilisée ne peut tolérer que des personnes blessées dans leurs croyances se fassent justice eux-mêmes. D’ailleurs, même dans leurs propos, il n’est guère question de justice ; plutôt de vengeance. J’ai donc pensé qu’il me fallait réagir pour exprimer mon profond désaccord sur la méthode et espérer que cela contribuera à ramener le calme. Mais je n’y crois guère. Les assassins, s’ils ont provoqué une mobilisation presque unanime de la population contre eux, ont pourtant atteint un de leurs objectifs : renforcer le communautarisme en France. . Depuis une semaine, les juifs se sentent menacés, les musulmans sont victimes d’amalgame.
Je me suis refusé jusqu’à ce jour à exprimer une
quelconque opinion à chaud, parce que j’avais peur d’écrire des phrases que je
serais amené à regretter par la suite. C’est si facile, sous le coup de l’émotion,
la colère par exemple, de se laisser emporter. Un exemple : j’anime un
atelier d’écriture et avais envie de proposer comme thème à développer :
mettez-vous dans la peau d’un terroriste, racontez pourquoi et comment vous
préparez un attentat. Un peu provocateur, dites-vous ? Et alors, la
provocation n’est-elle donc acceptable que de la part des gauchistes ?
Puis-je rappeler que ceux qui luttent contre l’opinion dominante sont souvent
considérés comme des terroristes par le pouvoir en place. Les résistants, les
nationalistes algériens, les basques, l’IRA, … S’il l’emporte, le terroriste
devient un héros de sa cause. Rappelez-vous l’Hôtel du Roi David De même que
Victor Hugo reprochait à Napoléon Bonaparte l’origine de son pouvoir –le coup d’Etat
du 18 brumaire- on peut légitimement fustiger les première manifestations
juives en Israël, puisque pour obtenir le droit de fonder un pays, ils se sont
autorisés à faire usage de la violence aveugle.
Il n’entre pas dans mes intentions de justifier toute
forme de violence, je désire juste attirer l’attention sur le risque sue nous
courons à se laisser entraîner par son premier mouvement. Je suis d’avis que
les religions font par nature courir un danger mortel à la liberté de penser,
et donc à la liberté tout court. Convient-il pour cette raison de les proscrire ?
Là se trouve le sophisme du libéral qui, à force de soutenir le droit de ses
opposants à exprimer une opinion de haine, s’expose à se faire éliminer par
eux. On connait le refrain : vous soutenez que tout le monde a le droit de
s’exprimer ; je suis en faveur de la censure ; c’est ma façon de m’exprimer
et vous devez donc me soutenir. La faiblesse du libéralisme et de la tolérance
git là. Proclamer : pas de liberté pour les ennemis de la liberté, c’est
ouvrir la porte au totalitarisme. Mais réside aussi là sa grandeur, parce que
si je soutiens l’autre, même totalitaire, dans sa liberté à exprimer son
opinion, je le combats ardemment pour qu’il n’impose pas sa loi.
Je ne suis pas Charlie, en ce sens que je ne soutiens
pas leurs provocations. Il y avait dans leurs dessins une violence réelle. Elle
ne justifie pas qu’on les ait tués ; pour autant, je ne me sens pas de
leur bord. Je défile, parce qu’il est inacceptable qu’on les ait assassinés.
Point.
jeudi 18 décembre 2014
Une première réussie
Pour une drôle de porte, c’était une drôle de porte !
De prime abord, je n’imaginais pas son existence ; je
séjournais depuis pas mal de temps dans mon nid douillet. Je n’avais nul besoin
du monde extérieur. Existait-il seulement ? Ne discernant aucune issue,
trouvant dans ma prison tout ce dont j’avais besoin pour subsister, quelle idée
saugrenue m’aurait donc traversé l’esprit de m’intéresser à autre chose ?
Mon logement était chauffé, aussi, et j’entendais des voix,
un peu à la manière des illuminés. D’où venaient-elles ? Impossible de le
dire. J’aurais bien dû me douter qu’existait, au-delà de mon univers à vrai
dire restreint des lieux, des personnes. Je ne m’en souciais pas. Le bonheur
tiède et chaud dont je jouissais alors me comblait pleinement. Les voix, les
chants, la musique qui me parvenaient à travers les cloisons appartenaient à
cet univers de rêve.
En réalité – mais je ne l’ai appris que bien plus tard
- je vivais dans une poche remplie d’un
liquide d’une température agréable, sans respirer un peu comme un têtard.
J’étais nourri sans avoir à le demander, et même si cela semble farfelu ou
incroyable à mes lecteurs, par le nombril. Celui qui m’a fabriqué s’est sans
doute inspiré des avions avitailleurs. Je sentais bien quand tout bougeait, les
murs, le sol, le plafond, et je devais parfois me contorsionner pour m’adapter
à une nouvelle configuration. Régulièrement, c’était le silence et l’immobilité
et j’en profitais pour m’assoupir et me reposer de la fatigue qu’engendrait ma
croissance.
Parce que je grandissais. J’aurais dû anticiper l’ouverture
de cette fichue porte. Même si, à vrai dire, j’étais un peu à l’étroit dans
cette chambre close, je m’y trouvais si
bien que je ne cherchais à m’en échapper. Un jour, sans l’avoir cherché, je le
jure, je me suis retrouvé tête en bas. C’était curieux, mais pas déplaisant.
J’avais aussi changé de place et sentais derrière la paroi, autour de mes
tempes, un objet dur. Alors, tout s’est précipité. La cloison qui me protégeait
s’est déchirée ; pour la première fois, j’ai aperçu la porte, ma première
porte. Au début, ce n’était qu’une toute
petite ouverture circulaire par laquelle j’apercevais une vive lumière. Passer
par là ? Vous n’y pensez pas. La voix qui m’accompagnait depuis plusieurs
mois poussait à présent des cris plutôt inquiétants. Une autre voix, plus
calme, disait tout le temps : « Poussez, poussez,
respirez ! » sans que je sache si ces conseils m’étaient adressés.
Pousser, oui, mais quoi ? Et puis, respirer, moi, je voulais bien, mais
même si le liquide dans lequel je baignais naguère s’était répandu à,
l’extérieur, l’air ne me parvenait pas encore assez. Alors, pour la première
fois, j’ai eu envie de sortir. L’instinct de survie, disent les spécialistes. M’arcboutant,
j’ai poussé, en effet, la tête pour agrandir la porte et elle a bientôt atteint
la taille d’un hublot.
J’étais peiné de causer tant de souffrances à ma porte, ce
que je comprenais aux hurlements qu’elle émettait. Je me disais qu’elle était
faite pour laisser entrer et sortir des objets de bien moindre diamètre. Il
fallait pourtant que j’y passe. D’une
brusque détente, ma tête a franchi le seuil. Le reste a suivi sans difficulté
et, au contact de l’air, j’ai à mon tour poussé un vagissement tonitruant.
Cette lumière, ce froid, l’air qui brûle les poumons, tout me faisait regretter
le confort antérieur.
Après avoir éjecté ce qui avait naguère constitué ma
demeure, la porte s’est refermée, m’interdisant tout retour au paradis.
Ah ! Les salauds ! Si c’est comme ça, je vais leur en faire
baver !
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